Solitude
 
La solitude est comme une pluie
Montant de la mer à la rencontre des soirs,
venue des confins des plaines oubliées,
elle gravit le ciel, sa demeure,
et parvenue là-haut retombe sur la ville.
Elle pleut ici-bas, entre chiens et loup,
quand toutes les rues virent au matin
et que les corps qui n’ont rien trouvé
déçus et tristes se désunissent;
et quand des êtres qui se haïssent
doivent dormir dans le même lit:
 
la solitude s’en va suivre le cours des fleuves …

 

« Rainer Maria Rilke est pour notre époque, ce poète le plus éloigné dans l’éloignement, le plus élevé dans le sublime, le plus solitaire dans sa solitude, est le contre-poids de notre temps » Marina Tsvetaeva

Rainer Maria Rilke est, pour moi, l’un des plus grands poètes du XXe siècle. Il est, pour beaucoup essentiellement l’auteur des fameuses (et tellement belles) « lettres à un jeune poète « , publiées trois ans après sa mort et des centaines de fois traduites.

Sans doute, pour évoquer la vie de Rilke, suffirait-il d’écrire que n’ayant eu aucun attachement, patrie ou maison, il s’est posé ici et là, en Europe, comme un oiseau. C’était un poète au regard fascinant. Un poète raffiné jusque dans l’extrême. “Là où je crée, je suis vrai“.

Autrichien, né à Prague le 4 décembre 1875, apatride, tel qu’il se définissait, européen, peut-être avant l’heure, il a été aimé, aidé et protégé par quelques fidèles amis avec qui il entretenait une correspondance très suivie.

Rainer Maria Rilke s’est toujours penché avec une extrême sensibilité sur la nature et le monde animal.  Grand lyrique , il a fasciné tous ceux qui l’ont connu. Il a chanté cette unité profonde de l’être humain et de l’univers.

Il a dit également la difficulté d’aimer : “la solitude est comme une pluie“.

L’œuvre de Rilke est immense. Sa poésie est grande et profonde et nous déroute dans le sens vrai du terme, car elle nous conduit hors de nous-même.

Quelques rencontres auront marqué sa vie, et donc ses poèmes :

La découverte de Paris, « la ville souffrance » en 1902, mais où il revint sans cesse, fasciné et effrayé, et l’asservissement à Rodin dont il fut le secrétaire à partir de l’âge de 30 ans.

La fusion à 22 ans avec son âme-sœur Lou Andreas Salomé qui sera la femme révélée et la formatrice véritable du poète. Grâce à elle, il sort de son doux somnambulisme et reçoit le choc de la Russie, du monde.

Sa poésie se densifie et s’élève, ses lettres envoyées à tant de correspondantes sont plus belles que ses jours.

La rencontre, par lettres seulement, avec Marina Tsvetaeva qui le poussera à se dépasser dans les mots contre la douleur, Marina qui se suicidera en Russie après avoir soigneusement caché un seul petit paquet, ses lettres à Rilke.

D’autres rencontres adviendront, Paul Valéry surtout, d’autres amours aussi. Mais le reste de sa vie ne sera qu’une longue méditation sur l’existence humaine, sur la mort qui doit mûrir en nous, que nous devons porter à maturité :

« Donne à chacun sa propre mort
La mort née de sa propre vie, où il connut l’amour et la misère… »
« car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille,
le fruit qui est au centre de tout, c’est la grande mort, que chacun porte en soi »

Il a également changé en profondeur la langue allemande, autant que Luther ou Goethe.

Textes choisis :

Tu vois, je veux beaucoup …
 
Tu vois, je veux beaucoup
Peut-être tout:
l’obscurité des chutes infinies
et le jeu scintillant de toute remontée.
 
Il en est tant qui vivent et ne veulent rien
et qui se sentent anoblis
par les sentiments lisses
de leurs repas légers.
Mais toi, tu aimes tout visage
qui sert et qui a soif;
 
Tu aimes tous ceux qui se servent
de toi ainsi que d’un outil.
Tu n’es pas encor froid et il n’est pas trop tard
pour plonger dans le devenir
de ton gouffre où paisible la vie se révèle.
 
Chant d’amour
 
Comment pourrai-je retenir mon âme, afin
de l’écarter de la tienne ? Comment pourrai-je
L’élever au-delà de toi vers d’autres choses ?
Oh combien j’aimerais savoir la dérober
en quelques endroits perdu, dissimulé dans l’ombre
en un lieu de silence, inconnu, et qui soit
loin de l’écho profond de ton âme qui vibre.
Et pourtant tout ce qui nous touche, toi et moi,
nous rassemble comme rassemble un coup d’archet,
qui de deux cordes ne fait jaillir qu’une voix
Mais sur quel instrument sommes-nous donc tendus ?
Quel est le musicien dont nous en sommes le jeu ?
Ô chant suave