Yôko Ogawa

Yôko Ogawa

BIOGRAPHIE

Yôko Ogawa est une écrivaine japonaise, auteur de nombreux romans, ainsi que de nouvelles et d’essais. Elle est diplômée de l’université Waseda et elle vit à Ashiya, Hyōgo, avec son mari et son fils.

Elle a remporté le prestigieux Prix Akutagawa pour “La Grossesse” en 1991, et également les Prix Tanizaki, Prix Izumi, Prix Yomiuri, et le Prix Kaien pour son début.

Son univers obsédant, son écriture d’une exigence totale, d’une économie et d’une acuité remarquable, donnent à son œuvre déjà importante une place indéniable dans la littérature contemporaine.

Ses romans sont caractérisés par une obsession du classement, de la volonté de garder la trace des souvenirs ou du passé (L’Annulaire, 1994 ; Le Musée du Silence, 2000, “Cristallisation Secrète“, 1994), cette volonté conjuguée à l’analyse minutieuse de la narratrice (ou, moins fréquemment, du narrateur) de ses propres sentiments et motivations (qui viennent souvent de très loin) débouchant fréquemment sur des déviations et des perversions hors du commun, le tout écrit avec des mots simples qui accentuent la force du récit.

Elle est influencée par les écrivains japonais classiques comme Junichiro Tanizaki, mais également, grâce à son écrivain préféré Haruki Murakami, par des auteurs américains comme F. Scott Fitzgerald, Truman Capote et Raymond Carver. Pendant ses études en littératures anglaises/américaines à l’université de Tokyo, son professeur, Motoyuki Shibata (qui a fait la première traduction d‘Ogawa en anglais, et traducteur en japonais de Paul Auster) lui fait connaître Paul Auster, dont le roman Moon Palace a eu une grande influence sur Ogawa.

L’œuvre de Yoko Ogawa, qui ne cesse d’être traduite dans le monde entier, est publiée en France par Actes Sud. Récemment parus : “Les Tendres Plaintes “(2010), “Manuscrit zéro “(2011) et “Les Lectures des otages “(2012).


9782330034429Les tendres plaintes

Résumé

Ruriko est calligraphe. Elle est mariée à un ophtalmologue avec qui elle n’a jamais eu d’enfants. Ce dernier est parfois violent avec elle, il mène aussi une double vie. Blessée intérieurement, elle quitte son mari, sans le prévenir.
Elle fuit Tokyo pour trouver refuge dans un vieux chalet au milieu de la forêt ; loin du monde, elle a l’intention de se ressourcer. La bâtisse appartient à sa mère : Ruriko y a passé une partie de son enfance avec sa sœur et ses parents. Elle doit également terminer un travail de calligraphie, une commande qui consiste à recopier la biographie d’une médium à la vie fascinante et pleine de rebondissements … la calligraphe vivait aux dépens de son mari et du jour au lendemain vit avec son propre travail. Ce n’est pas que son environnement qui disparaît, c’est une révolution intérieure …

Ce livre ne fait pas exception à la règle qui veut que de nombreux auteurs japonais aiment installer très progressivement leur intrigue, conjuguant lenteur et subtilité avec un talent sensuel et d’une finesse remarquable. Yoko Ogawa prend donc le temps pour poser les valises de son héroïne, petit bout de femme qui pour la première fois de sa vie prend son destin en main et essaie de se révolter contre un mari qui ne l’aime clairement plus. Mélancolique, elle fait écho au paysage qui l’entoure, le moindre arbre, le moindre ruisseaux lui renvoyant ses chagrins intimes, ses fêlures à vifs. L’auteure mêle balades, visites chez les voisins et souvenirs d’enfance avec un étrange rythme hypnotique qui fonctionne à plein sur le lecteur dérouté et fasciné. Rien d’extraordinaire de prime abord: un sentiment exprimé, un dialogue impromptu, une situation, un vieux chien en fin de vie … autant de détails insignifiants qui font un tout d’une beauté brute et immaculée. Oui, on est bien en pleine littérature japonaise.

À la fantasmagorie des lieux, des rêves et des souvenirs s’ajoutent des rapports humains très terre à terre: la relation quasi maternelle de la tenancière de l’auberge avec Ruriko qu’elle ravitaille régulièrement, le lien tissé entre la jeune calligraphe et sa professeur d’université, l’aigreur qui a remplacé l’amour dans les rapports entre Ruriko et son mari et surtout le triangle relationnel établi entre Nitta, Kaoru et Ruriko. Mélange délicat d’amitié, d’amour, d’attirance, de répulsion, les lignes bougent beaucoup durant le roman. Les situations se lient et se délient entre les protagonistes alternant espoir, quasi rédemption et déception amère au croisement de la musique, du rapport homme/femme et de la nature sauvage. C’est prenant et très poétique, un climax unique et très japonais. J’adore.

L’écriture est un ravissement de chaque instant: petit roman, économie des mots, la pureté de la formulation densifie et magnifie une histoire universelle en fin de compte. Ce parcours de femme m’a ému comme rarement et ne fait que renforcer mon attachement à ce type de littérature et à cette auteure tout particulièrement. Un petit bonheur que je vous recommande chaudement !

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Cristallisation secrète

Résumé

$_12Lorsqu’on lit Cristallisation secrète, on ne peut s’empêcher de penser à Je suis une légende, Le château de Kafka ou encore La métamorphose. On trouve aussi des convergences avec Rhinocéros de Ionesco. Ceci s’explique peut-être par les thématiques évoquées.

La narratrice, romancière elle aussi, vit sur une île dont on ne connaît pas le nom (sans doute parce qu’il s’est effacé des mémoires des insulaires depuis la nuit des temps…), assiste, impuissante, à la disparition des objets du quotidien qui surviennent sans crier gare. L’étrangeté de la chose réside dans l’indifférence générale lorsque se produit l’événement. Personne ne dit rien. Au contraire, tout le monde s’active à chasser l’objet disparu de sa mémoire de sorte qu’il devient inconsistant et innommable par la suite. En effet, il s’ensuit un effacement de l’objet : son nom, sa forme et sa fonction n’évoquent plus rien pour personne. Il n’a plus d’existence car on ne se souvient pas de lui.

Ainsi, c’est le souvenir et son importance qui conditionnent le roman. Le souvenir devient ici une préoccupation philosophique et quasi métaphysique. Si l’homme ne se souvient de rien, si l’homme efface tout de son cœur, le langage peut-il continuer à exister ? A quoi sert-il s’il ne désigne plus rien ? De ce fait, si le souvenir est effacé de la mémoire collective alors qu’est-ce que l’existence puisque celle-ci se définit par l’émotion, la sensation et les sentiments qui l’enveloppent lui donnant consistance ? La remarque de la narratrice écrivain est très intéressante lorsqu’elle se rend compte du danger pour chacun des habitants : « Et si les mots disparaissent, que va-t-il se passer ? ».

Derrière tout cela se faufile un autre thème car rien n’arrive par hasard. Le lecteur comprend très vite que l’île est gouvernée par une police secrète secondée par les traqueurs de souvenirs. Mais pour qui ces derniers travaillent-ils ? Qui ordonnent ces disparitions et pourquoi ? Le lecteur ne sait pas car ces « Maîtres de l’île » restent hors du champ narratif. Dans le Procès de Kafka, le personnage ne sait pas pourquoi il est condamné. De même, dans la Métamorphose, le protagoniste ne sait pas pourquoi à son réveil il est devenu un fragile insecte. Avec Cristallisation secrète, nous sommes confrontés à l’absurde qui entre dans le roman avec douceur et fatalisme. Et c’est peut-être pour cela qu’il est effrayant. La narratrice accepte sa condition sans se révolter et ce jusqu’à la Disparition ultime à la fin du livre. Comme le disait Camus, « L’absurde (de l’existence) est sans raison, sans cause et sans nécessité ». Cette définition illustre bien la situation de cette île. Cependant, il y a comme toujours dans l’être une part de résistance acharnée inscrite dans ses gènes pour la survie de l’espèce. Le personnage R refuse. Il se cache. Traqué, il s’attriste devant la déliquescence du monde extérieur. Mais il ne renonce pas et fait de sa chambre étroite un cimetière du souvenir, « tous les souvenirs ne sont-ils pas conservés dans cette pièce ?… Ici, c’est le marais du fond du cœur. C’est le dernier endroit où échouent les souvenirs ». C’est parce qu’il veut se souvenir qu’il va renaître. R est du côté de la vie. Alors que tous les habitants acceptent la loi de l’effacement, R résiste comme le protagoniste de Rhinocéros. Il fait partie de la minorité car comme toujours il est plus aisé de hurler avec la meute que de dire non.

Enfin, c’est aussi un questionnement sur l’acte même d’écrire. A la dernière page du roman, la romancière se dit qu’au terme de son parcours, elle est amenée à devenir un souvenir parmi ceux éparpillés dans la pièce étroite. Or c’est son écrit qui parvient jusqu’à nous. De ce fait, elle n’est pas devenue une légende mais ses mots attestent son existence et celle des autres habitants de l’île. L’écrit a survécu au détriment de l’être. L’espoir est donc permis… Le roman est à plus d’un titre intéressant. Par son niveau narratif, il combine poésie de l’écrit et la force de l’écriture assez elliptique mais toujours énergique. Yoko Ogawa sait très bien suggérer par des images. Le lecteur est happé à tout instant par une atmosphère assez aquatique flirtant avec une rêverie des eaux profondes où à chaque mouvement il peut être attiré brutalement vers les profondeurs abyssales.

Yoko Ogawa sait parfaitement faire coexister différentes thématiques qui s’accordent avec grâce et élégance sans perdre pour autant son intention première : nous montrer le danger d’une société qui troque le vrai, l’authenticité, l’être pour le faux, l’artifice et l’avoir.

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Jeune fille à l’ouvrage

Les lecteurs familiers de l’univers de Yôko Ogawa retrouveront dans ce recueil les thèmes qui lui sont chers : le monde très privé des enfants et des vieillards quand il s’agit entre eux de transmission et de confiance. Les vibrations des mélodies n’existant que par-delà le silence, l’hyperacousie quand s’avance alentour le bruit cristallin d’un poisson qui saute, l’effacement d’un temps que seul l’amoncellement d’objets semble pouvoir réanimer. L’attirance gourmande et dangereuse pour les aliments sucrés, la présence rassurante des animaux, et d’autres encore.

Dix portraits tantôt touchants, tantôt effrayants. Certaines nouvelles sont douces, poétiques, un peu tristes et nous entraînent à la suite de personnages mélancoliques ou nostalgiques (Aria, Jeune fille à l’ouvrage). D’autres nouvelles vous cueillent à froid, Yôko Ogawa y flirte littéralement avec l’horreur.  . Mais quelle réussite ! L’une d’elles est ma préférée, elle hantera longtemps ma mémoire… D’autres encore rappellent des thèmes déjà présents dans d’autres romans : Ce qui brûle au fond de la forêt m’a évoqué l’atmosphère de Cristallisation secrète, par l’étrangeté du lieu, hors du monde, par une disparition initiale qui en entraîne d’autres, par le sentiment de catastrophe imminente, d’oppression…